Lima, le 20/07/2005
Enfin, nous voilà tous les quatre réunis à Lima, impatients de prendre le bus pour Huaraz, capitale de l’alpinisme péruvien. La pollution et le bruit ne nous donnent pas l’envie de nous attarder dans la ville.
Après une nuit dans le bus, nous nous dirigeons vers la Casa de Guiàs pour prendre des renseignements sur les sommets que nous convoitons, et notamment sur le Trapecio. Pas de chance : la voie que nous espérions finir (c’est-à-dire la tentative solitaire de Jeff Lowe) vient d’être ouverte dix jours plus tôt. C’est donc le Suila Chico (6265m), situé aux confins de la cordillère Huayhuash, qui sera l’objet de nos efforts, puisque sa face sud-ouest est vierge (il faut dire qu’elle fait peur !). L’acclimatation se fera durant la marche d’approche et les portages.
La journée marathon commence ; il nous faut : trouver un thermos, un tapis de sol, des pieux à neige, du gaz, de l’essence, de la nourriture, un collant, des cordes statiques (que nous n’avons pu prendre dans l’avion à cause du surpoids), et des billets de bus pour Chiquiàn.
Alfredo Quintana, de l’agence Mountclimb, nous présente Alfonso, détenteurs des précieuses et rapides mules.
Ceci fait, nous allons boire des bières au Vagamundo. Après deux heures de lutte, nous parvenons à persuader Julien qu’il faut rentrer, même si la Française assise à sa droite est bien jolie...
Le lendemain, nous préparons le matériel avant de prendre le bus. Arrivés à destination, nous rachetons de la nourriture (la peur du manque hante nos esprits), dont un poulet vivant. Puis un taxi nous mène à Llamac (3300m), point de départ de la marche d’approche. Nous mangeons et dormons dans une petite auberge. C’est
sans doute la sauce piquante verte qui rendra Pierre malade.
La marche d’approche
Nous partons pour trois jours de trekking avec les mules. Le premier col (4300m), sensé nous acclimater, nous casse les jambes, mais pas le moral : les paysages sont fabuleux. Nous apercevons au loin le Yerupaja, point culminant de la cordillère. La forme est petite pour chacun de nous. Vers 4300, nous installons un camp provisoire et nous nous couchons avec le soleil.
Pierre se réveille en vomissant, malade comme un chien. Pour lui, la journée sera longue. Au programme : un col à 4750 m et une longue descente vers Huallapa, petit village perdu dans la cordillère. Nous croisons quelques trekkeurs qui finissent le tour de la cordillère.
Le lendemain, après avoir cherché en vain notre précieux appareil photo et acheté nos derniers vivres (on ne sait jamais, on peut en manquer…), nous quittons le village. François est fatigué, Julien est malade. Le camp est installé à 4400m. Alfonso a tué et préparé le poulet avec une sauce tomate (le luxe quoi !). Nous ne voyons pas le Suila Chico.
Nous montons encore un peu avec les mules pour fixer définitivement le camp de base. Il se situe sur la berge de la laguna Sarapococha, à 4500m d’altitude, au pied du glacier provenant du Suila. Le Suila Chico reste invisible mais le Yerupaja Sur nous domine, impressionnant.
Julien et Benoît aménagent le camp pendant que François et Pierre partent repérer la face sud-ouest du Suila Chico tout en faisant une dépose de matériel vers 5000m : Ce n’est pas gagné ! Elle est sèche et le glacier est très crevassé!
Camp de base, le27/07 :
Le temps est toujours au beau fixe. Nous partons tous les quatre effectuer un portage au pied du Suila Chico, à environ 5300m, emplacement éventuel d’un camp avancé. A 13h, nous sommes face aux premières difficultés présentées par le glacier. Au bout de trois heures passées à chercher un passage sur ce dernier, nous renonçons : il est trop difficile à franchir.
Nous décidons de bivouaquer à 5000m, au pied de l’arrête sud du Yerupaja Sur (6515m). C’est finalement ce sommet que nous tenterons.
Le 28, pendant que François et Benoît font un portage du camp de base vers le bivouac, qui devient le camp avancé, Julien et Pierre repèrent le départ d’une éventuelle voie à ouvrir. Une ligne relativement évidente apparaît. Il est inutile de fixer des cordes statiques mais l’ascension durera plusieurs jours.
Après un dernier portage, nous partons pour équiper les cinq premiers relais de la voie et laisser du matériel. Le départ est déjà technique (passages à 80°-90° en glace).
Repos pour tous le monde. Nous mangeons le plus possible (nous avons déjà tous maigris). Le stress monte un peu. François ne pourra pas finir la voie avec nous car son départ pour la France s’est précipité. Il rentre donc seul à Llamac puis à Huaraz avec la ferme intention d’y tester tous les restaurants.
Le lendemain, c’est le grand jour : nous partons dans la voie, refaisons la partie technique puis montons 250m plus haut, bien chargés, pour installer la tente vers 5550m.
Réveil à 0h30 : nous ne l’entendons pas : nous nous éveillons donc à 1h30. A 3h, nous entamons les premières pentes de glace. Les longueurs se suivent et se ressemblent. La glace est très dure. Les broches, pourtant neuves, se vissent difficilement et ne se vident pas. Nous sommes obligés d’utiliser le piolet comme bras de levier pour les mettre ! Quelques ressauts à 85°-90° nous ralentissent. Les bras deviennent lourds. Un sérac, sous lequel nous passons, nous oblige à accélérer. La face est immense, sans commune mesure avec celles dont nous avons l’habitude dans les Pyrénées.
Enfin nous accédons sur l’arrête sud-ouest du Yerupaja Sur, à environ 6300m. Il est 11h30. Encore quelques ressauts en glace et d’ice-flût avant d’arriver au sommet. La fatigue et l’altitude se font sentir et pourtant il faut se presser. En effet, le temps avance et nous ne connaissons pas la descente qui du coup sera nocturne. Les rares lumières, perdues, nous prouvent à quel point nous sommes loin de tout. Après de nombreux rappels (sur champignons de neige, sur béquets, lunules de glace, pitons…), nous arrivons bien fatigués à la tente à 22h30. Nous nous jetons enfin sur un plat succulent (purée et thon). Nous baptisons cette voie « Furieux mais romantiques » (1100m, EDinf, 90°).
Le lendemain, nous descendons doucement au camp de base puis au camp avancé. Il nous faut encore descendre du matériel du camp avancé avant de nous reposer et d’attendre l’arrivée d’Alfonso.
Le 7 Août, nous revenons tranquillement à Llamac avec Alfonso portant des sacs nettement plus légers qu’à l’aller (ça tombe bien nous avons aussi perdu du poids).
Texte: Pierre Labbre

